Postface d’Éric Lysøe

Un roman engagé ?

La première chose que j’aimerais dire à propos de La Dimension Heisenberg, c’est que l’histoire s’est imposée à moi. Au départ, je l’ai subie plus que désirée. L’intrigue avait pour cadre une époque passée, que je ne chéris pas particulièrement. La structure du récit me paraissait un peu simpliste. Durant les premières semaines, je pensais même n’en faire qu’une nouvelle. Mais un moteur secret s’est mis en marche et j’ai rapidement étoffé l’histoire jusqu’à en faire un roman… puis, de fil en aiguille, un roman plutôt épais ! J’étais en Chine à l’époque, dans un contexte social particulier, et j’assistais de loin à la montée de tous les fascismes en Occident : Trump, Bolsonaro, Le Pen ou encore Duda à la tête de la Pologne. C’était tout à fait inquiétant. J’avais l’impression que mes contemporains agissaient un peu comme Jakob : « Tant que je ne suis pas frappé dans mes chairs, je laisse faire ! » Il fallait que je rappelle, au moins aux quelques lecteurs que je pouvais toucher, le danger des idées d’extrême droite. Voilà pourquoi Jakob, de médiocre, se change involontairement en salaud avant de réagir, de se faire horreur et de se résoudre à disparaître.

C’est pour aborder ces questions de la façon qui me semblait la plus efficace qu’après maints tâtonnements, j’ai fait de La Dimension Heisenberg un roman fondé sur l’emprise, et cela à tous les niveaux. Peut-on se soustraire à la volonté de l’Autre, à ses obsessions et à ses fantasmes, dès lors que cet Autre peut aussi bien être extérieur qu’intérieur, niché parfois dans un passé qu’on a refoulé ou dans une tradition à laquelle on pense avoir échappé  ? Car l’emprise peut aussi bien s’exercer du point de vue de l’histoire collective que du point de vue de l’histoire intime. C’est le même Jakob qui pense pouvoir s’accommoder des interventions de l’occupant allemand et de son donjuanisme à la petite semaine. Il lui suffit de fermer les yeux sur le mal présent, le fascisme, et sur la douleur ancienne, la perte de Fjona. La prise de conscience et l’acte de résistance ne se produiront qu’au terme d’une longue initiation qui aura pour résultat de faire tomber tous les masques. Car si les personnages se dissimulent tous avec plus ou moins de courage, c’est soit pour modifier profondément ou même refouler leur histoire intime, soit pour échapper à la violence du pouvoir et de la société. Le parcours amoureux et politique de Jakob est à ce titre exemplaire. Il accepte à la fois de se sacrifier en se faisant sauter avec « sa » bombe et de retrouver l’amour sous les traits d’une transsexuelle. Il se trouve ramené ainsi à une époque oubliée, marquée tout à la fois par l’avènement du féminin dans le corps de Fjona et par les effets destructeurs du monstre ennemi. Le sous-marin qui anéantit sa cousine émerge des flots tout comme le feront plus tard tous ces souvenirs remontant à la surface de la conscience, souvenirs de mort et d’amour.

Un roman musical ?

À parcourir La Dimension Heisenberg, on pourrait penser que la musique y est moins présente que dans beaucoup d’autres de mes textes. Certes, on croise un compositeur, Benjamin Fleischmann, qui dialogue avec les Yantari par le biais d’une « pochette », l’un de ces violons miniatures qu’utilisaient les maîtres de danse au XVIIIe siècle. Mais la musique qu’il produit, en jouant sur des harmoniques suraiguës, est à la limite de l’audible. Tout ce qu’elle déclenche chez Jakob se réduit à de « vives douleurs », comparables à un violent mal de dents. En dehors de cet épisode, on note ici ou là quelques références à la musique, comme la digression que le même Jakob consacre à la Semiramide de Rossini (pages 164-165). On pourra trouver que c’est bien peu. Ce serait oublier toutefois que le roman répond aux deux éléments formels pour moi essentiels : la structure du roman d’une part, de l’autre la gamme de couleurs.

Pour ce qui concerne la structure, je n’avais aucune forme préétablie en tête. Je suivais le fil de l’intrigue, telle que j’en avais organisée les grandes lignes. Je m’intéressais surtout aux événements de nature psychologique, aux détails historiques et à la cohérence globale du récit. Pourtant, lorsque je suis arrivé au terme de la première rédaction du texte – il y en a eu six –, je me suis rendu compte que l’épisode des Yantari occupait exactement le centre du roman. Ce passage correspondait en outre à un saut dans l’inconnu. Il préfigurait ainsi la fin, mais sur un mode positif. L’ensemble reposait donc sur un principe de symétrie qui correspondait parfaitement à la petite musique intérieure que suit Poe dans tous ses contes. Par la suite, souvent sur le conseil de bêta-lecteurs/lectrices, j’ai retranché certains passages, j’en ai ajouté d’autres, j’ai introduit le mémoire de Majorana qui n’était pas du tout prévu au départ, et j’ai découpé les chapitres de façon différente (dans la première version, le manuscrit n’en comportait que 16). Or, vous pouvez le vérifier aisément,  malgré tous ces changements, l’épisode des Yantari n’a rien perdu de son caractère central. Il commence au chapitre 25 (sur 50) et à la page 301 (sur 606).

Le second aspect musical de La Dimension Heisenberg réside dans le système des couleurs traité comme autant de tonalités. Si dans d’autres romans, j’ai pu jouer sur toute une gamme de rouge ou de jaune, dans La Dimension Heisenberg, ce sont les nuances du bleu qui se trouvent mises en valeur, surtout lorsqu’elles s’opposent au noir. Sous leur disque bleu, les lentilles de Sonia cachent un iris d’un noir profond et étincelant. Alors qu’à la plage, sa cousine Fjona n’accepte de porter que du bleu, Jakob se retrouve avec un maillot de bain noir, avec un petit voilier stylisé à l’endroit du sexe. C’est un peu comme si deux tonalités s’affrontaient. Celle du deuil et celle du ciel, de l’Azur mallarméen. Le bleu, soit dit au passage, est une couleur particulièrement intéressante dans l’histoire de la littérature. Elle est relativement peu présente dans les textes anciens, du moyen-âge à l’époque des Lumières, sans doute parce qu’elle est restée longtemps une couleur difficile à produire dans la vie courante. Au XIXe siècle, elle devient une couleur importante, notamment dans la poésie. Le bleu correspond donc à une tonalité poétique et c’est, je l’espère, ce qu’on peut ressentir à la lecture de La Dimension Heisenberg.

Fantastique et (trans-) sexualité

J’ai écrit La Dimension Heisenberg, pressé par une urgence d’ordre politique et social. Dans le temps de sa maturation cependant, je n’en ai pas analysé les tenants et les aboutissants. J’avais autre chose à faire : me débattre avec les personnages et leurs souvenirs. Par la suite, je me suis rendu compte que l’histoire dans son ensemble plaçait en son centre ce que mon travail théorique avait mis à jour au cœur du fantastique : une catégorie particulière de ce que Freud appelle « Das Unheimliche », l’inquiétante étrangeté. Pour moi, ce que l’adulte refoule et qui le terrifie lorsqu’elle fait retour dans le conte ou le roman fantastique, c’est la découverte que fait l’enfant de la dysharmonie du monde, la découverte de la binarité des sociétés, envisagée d’abord du point de vue des sexes. Ce qui produit l’effet le plus puissant dans le conte fantastique, ce n’est pas comme on pourrait le croire avec Freud, le complexe de castration, mais la découverte par l’enfant de l’opposition entre ce qu’on lui apprend à reconnaître comme des hommes et des femmes. C’est cette prise de conscience que je déconstruis peu à peu dans le roman à travers l’évolution de Jakob. « Don Juan à la petite semaine », comme il se proclame lui-même, clairement homophobe au début de son parcours, le majordome tombe en fin de compte amoureux d’une transsexuelle. L’opposition entre le masculin et le féminin n’est donc rien qu’une construction. C’est sur une illumination du même genre que s’achève le mémoire de Majorana, puisque le savant italien s’éprend d’un être dont il ignore s’il est masculin ou féminin et à quel degré il peut être l’un ou/et l’autre.

En développant ce motif, je n’ai pas cherché à me conformer à une mode. Je résiste à toutes les dictatures, entre autres celles qui exigent une parole sexuellement ou socialement correcte. Regardez les séries policières françaises, elles font de façon systématique appel à  l’homosexuel(le) de service, à l’infirme de service, au noir ou à la noire de service. J’imagine qu’on impose aux scénaristes une sorte de cahier des charges pour que le téléfilm réponde aux exigences de nos contemporains. Pour ma part, je refuse ce genre de diktats. Je n’ignore pas que, ce faisant, je dois parfois m’accommoder de clichés, mais c’est pour les inscrire dans une cohérence imaginaire globale. Pour moi les enjeux sont ailleurs.

Si la question des « genres » est à ce point présente dans La Dimension Heisenberg, c’est, comme je l’ai dit, parce qu’elle répond avant tout à mes interrogations sur le fantastique. Je n’ai pas d’attirance spécifique pour les amours homosexuelles, je ne crois pas refouler quoi que ce soit à ce niveau, mais il y a certainement quelque chose de profondément inscrit en moi qui me fait revenir à intervalles réguliers sur ce point. Tout a commencé en fait avec mon travail de chercheur. J’ai été frappé de voir combien les hommes de la Renaissance se passionnaient pour le problème. Ce n’était pas une bien grande découverte. On sait depuis longtemps que le libertin associe le point de vue philosophique – celui du penseur athée – au point de vue érotique – celui du « sodomite », comme on disait à l’époque. Mais je ne mesurais pas à quel point le libertinage pouvait avoir des retombées d’ordre esthétique. J’ai montré dans une réflexion qui a été censurée par un collègue et donc retirée de l’ouvrage dans lequel j’intervenais que si dans L’Olive, Joachim du Bellay multiplie les images de greffes, d’affluents se jetant dans des fleuves, ce que j’ai appelé des schèmes en Y, c’est tout simplement parce qu’il aurait aimé se… « brancher » si je puis dire sur le tronc robuste, le fleuve immense qu’était pour lui Ronsard. On a jeté ma démonstration à la poubelle (ce qui démontre le peu d’ouverture d’esprit du monde universitaire), mais j’ai récidivé avec Jodelle. Et cette fois j’ai pu publier mon analyse. Par la suite, je me suis intéressé à bien d’autres auteurs. Entre autres à André Gide. J’ai étudié voici quelques années son essai sur l’homosexualité, Corydon – dont la forme, quasi musicale est très intéressante. Il y a peu, je me suis penché sur la façon qu’il avait eue de traduire Rabindranath Tagore, en développant une véritable mystique homoérotique.

Du côté de la fiction, cet intérêt est plus récent. J’ai publié en 2015 une novella, Hairos et Cie, dont le personnage principal, un tueur à gages qu’on suppose particulièrement viril, tombe amoureux d’un ange – un ange dont l’éditeur m’a fait accentuer la part masculine. En 2021, j’ai publié une nouvelle de science-fiction, « L’œuf » dans Sexe et sexualité dans le futur et ailleurs, une anthologie dirigée par Jean-Pierre Fontana. On y découvre une société où le « genre » peut varier à l’infini. Il suffit de pousser un curseur implanté dans l’un de vos bras pour devenir plus ou moins homme ou plus ou moins femme. Le personnage central, masculin au départ, choisit de se doter d’attributs féminins et de rejoindre un groupe de résistants qui pratiquent l’amour sous toutes ses formes. Le début de l’année 2022 verra paraître un autre de mes romans, L’Inconnue du Bois d’Ardennes (Éditions Le 7e Ciel). L’héroïne, une doctorante en histoire devenue la maîtresse de son directeur de thèse, va faire son coming out et tomber amoureuse d’une « jeune » femme née dans la première moitié du XVe siècle ! Comme on peut le vérifier, la rêverie homosexuelle n’a pas fini de me hanter.

Le question des genres littéraires

Si les genres en matière de sexualité sont parfois indécis dans La Dimension Heisenberg, il en va de même pour ce qui concerne les genres en matière de littérature. Je ne cherche jamais dans ce domaine à m’inscrire dans un genre particulier. Bien au contraire, j’aime à faire se chevaucher les choses. La Dimension Heisenberg relève de la science-fiction, et même par certains aspects de la veine « hard » de la science-fiction. L’épisode des Yantari s’inscrit selon moi sous le signe de Rosny aîné. Mais le roman puise également dans le fantastique, avec le côté Dr Jekyll et Mr Hyde que se découvrent bientôt Jakob et Rudy Schöndorf. C’est aussi un roman historique, car plus de 50% des scènes sont fidèles à ce que décrivent les documents et manuels d’histoire. Enfin, la part de psychologie me semble essentielle, et l’influence de Freud indiscutable. Bref, le roman est un patchwork dont, j’espère, aucun lecteur n’apercevra les coutures. C’est ce que j’essaie de faire dans tout ce que j’écris, que ce soit avec des mots ou avec des notes. Ma musique mêle également les genres, les esthétiques et les formes.

Je conjugue donc des veines d’inspiration très différentes, mais de façon tout à fait empirique, à la différence de ce que peut être ma démarche lorsque j’aborde des œuvres en tant que spécialiste de littérature comparée. C’est après coup que je prends conscience des œuvres qui m’ont influencé durant la phase de création. En écrivant La Dimension Heisenberg, je ne me suis pas rendu compte d’emblée que je marchais sur les brisées de Stevenson et de son Dr Jekyll et Mr Hyde. Pourtant le même Stevenson, avec L’Île au trésor, a bercé toute mon enfance. Comment ai-je pu l’oublier en écrivant ? C’est qu’en général j’essaie d’explorer d’autres voies que celles qui ont été balisées par mes maîtres. Certes, je n’y parviens pas toujours. Ainsi, en décrivant les Yantari de La Dimension Heisenberg, je sentais bien que mon imagination empruntait des chemins tracés par Rosny aîné – un auteur auquel, en tant qu’universitaire, j’ai consacré des centaines de pages d’essais. C’était d’ailleurs ce qui me paraissait constituer une des faiblesses du roman, mais je n’arrivais pas à échapper à cette influence. J’ai finalement été très surpris de découvrir que les passages où apparaissaient ces créatures lumineuses et musicales figuraient pour certaines de mes « bêta-lectrices » autant de pauses apaisantes. Elles auraient voulu les voir se multiplier dans une histoire qu’elles trouvaient pour le reste bien trop « noire ». Une éditrice qui, avant « Le Chant du Cygne », s’est intéressée au roman m’a même demandé instamment de développer ces passages. C’est ainsi que j’ai introduit le mémoire de Majorana, qui n’était donc pas prévu au départ. Mais, ce faisant, j’ai essayé d’entraîner les Yantari sur des voies bien différentes de celles que Rosny aurait prises. L’éditrice qui m’avait sollicité n’a sans doute pas été contente du résultat, car elle n’a pas donné suite à notre projet de publication. Je crois qu’elle aurait aimé que je continue à « faire du Rosny »…

La veine historique

Un autre aspect de La Dimension Heisenberg qui me paraît essentiel est la précision historique. L’avertissement que je place en tête du roman donne quelques indications à ce propos, mais ce n’est pas tout. J’ai essayé de faire en sorte que, par moments, on glisse de la réalité à la fiction presque sans s’en rendre compte. C’est le cas notamment des expériences ignobles que conduisent les savants fous à la fin du roman. Je n’invente rien pour les recherches que mène Jürgen Grossmayer sur la résistance du corps humain aux très basses pressions. Et c’est pour en conjurer l’horreur que j’ai donné au personnage un accent si ridicule. En revanche, les expériences de Wagner Holtz sur les clones sont imaginaires, mais dans la mesure où finalement elles paraissent moins répugnantes que celles de Grossmayer, elles gagnent, je crois, en crédibilité.

Il en va ainsi pour de nombreux épisodes. Je n’invente presque rien des horreurs de Dora. La scène répugnante des « toilettes » provient de mémoires de déportés. C’est la même chose pour toute une série d’événements ou de personnages secondaires. Je regrette de n’avoir pas gardé mes habitudes de chercheur à ce propos, car je n’ai presque rien conservé de mes sources. Une simple navigation sur Internet permettra cependant à chacun de vérifier que tout ce que je dis sur Magnus Hirschfeld, l’Institut für Sexualwissenschaft, ou encore sur Lili Elbe est rigoureusement exact. De la même façon, je n’ai pas inventé le personnage de Benjamin Fleischmann. C’est bel et bien un compositeur russe que l’histoire présente comme décédé en défendant Leningrad. J’imagine simplement qu’il échappe à la mort ce 14 septembre 1941 – le jour même de la rencontre entre Heisenberg et Bohr. Il est fait prisonnier puis déporté, d’abord à Treblinka, puis à Dora d’où il s’évade pour rejoindre les Yantari.

J’ai cherché à convaincre jusque dans les détails. La poubelle à pédale de chez Vipp est effectivement une invention danoise qui remonte à 1939. Les sous-vêtements de Jakob, ces « shorts Jockey de chez Cooper’s » dont il est si fier, ont vraiment été l’objet d’un véritable engouement à partir de 1940.

Il reste cependant un point mystérieux dans tout cela. Je sais d’où me vient l’épisode de la chasse à l’homme lorsque Hektor et Jakob s’en vont « Aux Champs ».  C’est chez moi une scène obsessionnelle. On la retrouvera dans L’Inconnue du Bois d’Ardennes, dont j’ai parlé plus haut, mais transposée chez des inquisiteurs du XVe siècle et beaucoup moins développée. Dans cet autre roman, j’évoque le célèbre film, Les Chasses du comte Zaroff. Mais je sais qu’en réalité c’est un autre film qui me marqua à ce point, un film historique où l’on voit un groupe de nobles chasser ainsi des protestants. J’ai cru qu’il s’agissait de Que la fête commence, car j’avais le sentiment de me souvenir de la voix de Philippe Noiret. J’ai revu ce film plusieurs fois, sans retrouver la scène en question. Sauf à croire que cet épisode ait fini par être coupé, je me demande bien à quel autre film cette chasse à l’homme peut finalement appartenir. Si vous avez une idée…

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